Il avait refait sa salle de bains en noir, y compris le lavabo, la baignoire et les toilettes, parce que cette couleur masquait mieux le sang. Le carrelage blanc d’origine était trop poreux et, malgré les efforts déployés par Artie, avait viré au rose en moins d’un mois. Il avait donc opté pour le noir. Le noir permettait de dissimuler la saleté, ou du moins la rendait-il moins visible, mais Artie ne s’en appliquait pas moins à astiquer.

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Artie observa la femme devant lui poser ses articles sur le comptoir, et il s’efforça, s’efforça vraiment, de la boucler. Cela faisait six minutes qu’il attendait derrière elle chez Bloomwalls, examinant ce qui se trouvait dans le petit panier en plastique rouge qui se balançait à sa main crochue tachetée de brun. La peau ridée de ses doigts pendouillait tels des scrotums miniatures, sauf là où elle s’étirait sur des articulations de la taille d’une balle de golf enflées par des années d’arthrite.

                Ce sac à viande gélatineux avait tant bien que mal défié les lois de la physique en réussissant à glisser deux bagues à ses doigts noueux. Il y avait assez de diamants assemblés dans ces babioles tape-à-l’œil pour solder les prêts étudiants d’Artie mais, bien sûr, cela faisait bien longtemps qu’il avait cessé de les rembourser. La vieille chouette revêche déposa son dernier article sur le comptoir, et Artie fut alors incapable de retenir sa langue.

Il se tourna et, toujours assis sur son lit, glissa les pieds dans ses pantoufles qui attendaient de les accueillir dans leur doublure en peau de mouton douce et chaude. Artie n’avait pas pour habitude de conserver des objets ayant appartenus à ses victimes. C’était trop risqué, et il ne comprenait pas que l’on puisse garder un « trophée » de chaque meurtre. Une telle attitude augmentait les risques, ou garantissait presque à coup sûr, qu’on finisse par vous attraper. Artie ne voulait pas qu’on l’attrape, aussi conserver des souvenirs pour flatter son ego ne valait-il pas la peine de prendre un tel risque.

                Les pantoufles étaient la seule exception qu’il s’était autorisée. Elles étaient neuves et emballées dans un sac en plastique quand il les avait trouvées bien des années plus tôt, enfouies sous d’autres objets divers et variés dans le coffre d’une de ses victimes. Elles allaient apparemment être offertes en cadeau et donc, avant de se débarrasser de la voiture, Artie avait décidé d’accepter de bonne grâce un tel présent de la part de la personne à laquelle elles étaient destinées. Il ne regrettait pas sa décision.

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Artie commençait à s’abîmer dans le tourbillon de ses pensées de vengeance criminelle quand il entendit un bruit de bris de verre et reprit ses esprits. Il courut à la fenêtre et l’ouvrit malgré la pluie, pour bien voir. La fenêtre voisine de la porte d’entrée du garage aménagé en appartement était cassée et du pop-corn s’en échappait en grande quantité.

À l’autre extrémité du rayon gisait un corps recroquevillé dont la position suggérait qu’on en avait retiré les os. Accrochés aux étagères se balançaient des lambeaux de peau et de muscle, déposés là quand l’homme avait été écorché de droite à gauche et de gauche à droite, à maintes reprises.

La douleur batailla ferme pour franchir la barrière d’opiacé, et si les pilules l’avaient empêché de s’évanouir, la souffrance y remédierait. Artie ne comprenait pas ce qu’Art attendait pour le défier ? Il lui réservait certainement un sort plus intéressant que de le laisser s’évanouir et mourir là, mais peut-être pas ? Artie était peut-être mort depuis le début et Art jouait avec lui pour prolonger ses souffrances ? Était-ce bien la peine d’avoir autant lutté pour atteindre un but qui n’avait de fait aucun sens ?