Une femme qui veut écrire une œuvre de fiction doit avoir un revenu et une pièce à elle

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Il y avait quelque chose de si grotesque à imaginer des gens fredonner de telles choses, même tout bas, aux déjeuners d’avant-guerre que j’éclatai de rire et dus justifier mon hilarité en désignant le chat manx qui avait vraiment l’air saugrenu, pauvre bête, sans queue, au milieu de la pelouse. Était-il réellement né ainsi ou avait-il perdu sa queue dans un accident ? Le chat sans queue, même si on dit qu’il en existe sur l’île de Man, est plus rare qu’on ne le pense. C’est un animal bizarre, plus pittoresque que beau. C’est étrange toute la différence que fait une queue – vous savez le genre de choses que l’on dit à la fin d’un déjeuner quand les convives se dispersent et remettent manteaux et chapeaux.

J’aime souvent les femmes.

     J’aime leur anticonformisme.            J’aime leur complétude.

               J’aime leur anonymat…  

Nick Greene, pensai-je en me rappelant l’histoire de la sœur de Shakespeare que j’avais inventée, disait qu’une femme qui joue la comédie lui faisait penser à un chien qui danse. Johnson employa la même formule deux cents ans plus tard à propos des femmes qui prêchent. Et là, me dis-je en ouvrant un livre de musique, voici exactement les mêmes mots réutilisés en cet an de grâce 1928, à propos des femmes qui essaient d’écrire de la musique. « Quant à Mlle Germaine Tailleferre, on ne peut que répéter la célèbre phrase du Dr Johnson à propos d’une femme qui prêche, en la transposant : Monsieur, une femme qui compose c’est comme un chien qui marche sur les pattes postérieures. Le résultat n’est pas probant mais on est surpris de découvrir que ça existe. » L’histoire se répète avec une parfaite exactitude.

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Et, déterminée à faire mon devoir de lectrice à son égard si elle faisait son devoir d’écrivaine à mon égard, je tournai la page et lus… Je suis navrée de m’interrompe si brutalement. N’y a-t-il vraiment aucun homme ici ? M’assurez-vous que là-bas, derrière ce rideau rouge, ne se cache pas sir Charles Biron ? Nous sommes entre femmes, vous me le garantissez ? Je puis donc vous dire que les premiers mots que je lus alors étaient : « Cloé aimait Olivia… » Ne sursautez pas. Ne rougissez pas. Admettons dans l’intimité de notre propre société que ces choses arrivent parfois. Parfois, des femmes aiment des femmes.

 

« Chloé aimait Olivia », lus-je. Et alors je fus frappée de l’immense changement qui s’opérait. Chloé aimait Olivia peut-être pour la première fois en littérature. Cléopâtre n’aimait pas Octavie. Et qu’Antoine et Cléopâtre en eût été affecté si l’inverse avait été vrai ! Tel quel, songeai-je en laissant mon esprit, j’en ai peur, s’éloigner légèrement de L’Aventure de la vie, tout s’éclaire, devient conventionnel, si l’on peut dire, de façon ridicule. La jalousie est le seul sentiment qu’éprouve Cléopâtre à l’égard d’Octavie. Est-elle plus grande que moi ? Comment arrange-telle ses cheveux ? La pièce, sans doute, n’exige rien de plus. Mais qu'il eût été intéressant que les relations entre les deux femmes avaient été plus complexes. Toutes ces relations de femme à femme, pensai-je en revoyant soudain la splendide galerie d’héroïnes de fiction, sont trop simples. Tant de choses avaient été omises, inexploitées. Et j’essayai de me rappeler le nombre de fois où, dans ce que j’avais lu, deux femmes sont représentées comme des amies.​