à paraître début 2023 aux éditions Abstractions

Nisbet - Un moment de doute.jpg

Quand l'ordinateur devient le complice du protagoniste, et qu'ensemble l'auteur et la machine vont jusqu'à menacer l'écriture elle-même....

La ville de San Francisco offre une toile de fond gangrenée par la drogue, le danger et la poésie. Jim Nisbet propose ici une réflexion sur l'angoisse existentielle d'un écrivain prisonnier d'un monde dans lequel il faut payer le loyer et où les nouvelles technologies offrent de nouvelles opportunités de produire un best-seller. Qu'adviendra-t-il de l'inspecteur,  héros de ce dernier opus ?

extrait...

Généralement j’essaie simplement d’avoir un style onirique, avec beaucoup de couteaux et de fourchettes et de trains et de connards et tout ça, de sorte qu’on ait l’impression qu’il existe une certaine fatalité, qu’il pousse une certaine forme de vie végétale inexorable entre les mots quand on les lit, ou qu’on les laisse dans le noir, repliés les uns sur les autres, derrière soi quand on s’en va, de sorte que, même si on se réfère après-coup à un passage qu’on a déjà lu, pour clarifier celui qu’on est en train de lire, le plus ancien semble méconnaissable quand on le relit, et qu’il est impossible de réconcilier ce qui est écrit sur la page qu’on a devant soi avec le souvenir jusqu’alors très clair qu’on en avait, qui après tout n’était là que depuis peu ou depuis quelques jours tout au plus, alors qu’on était dans le métro A sans prêter attention à la grosse dame, aveugle, avec une canne et une tasse dans une main, de l’autre brassant l’air devant elle, remontant le wagon en chantant Over the Rainbow, de la voix la plus plaintive qu’on n’ait jamais entendue, les New-Yorkais les plus revêches laissant tomber des pièces dans sa tasse. C’est comme la première fois où l’on a entendu Judy Garland chanter cette chanson, en sachant qu’elle se gavait déjà de médicaments et qu’elle était vouée à mourir d’une mort atroce entre l’enregistrement et la sortie du disque, tandis qu’on tétait encore du jus de papaye sur l’île paradisiaque de l’enfance, sans avoir encore la moindre idée des manières du monde, de ses dents d’acier et de ses vrilles humides et feuillues en forme de bite. Vagina dentata, n’oublions pas ça non plus, cher Kamasutra. C’est le genre de littérature que j’essaie d’écrire.

            Bien entendu, plus l’on fait simple, mieux l’on se porte. Mais peu importe ce que l’on ressent, on veut toujours corriger, modifier, interlinéer, stipuler, rectifier, faire des corollaires, ajouter des notes de bas de page, recommencer, supprimer, et en règle générale enrichir le fil de sa pensée.