Enfant innocent et spectateur de la société familiale étendue, et qui se sent comme « étranger », adopté dans sa propre famille, enfant victime et malheureux à Clongowes Wood, collège de jésuites où il est envoyé en pension, adolescent en proie au péché de la chair, et à la terreur de l’enfer, jeune adulte rejetant les croyances et les positions qu’en tant qu’Irlandais on voudrait lui voir embrasser, « Quand l’âme d’un homme naît dans ce pays, elle est aussitôt prise dans des filets et ne peut voler librement. Tu me parles de nationalité, de langue, de religion. Je cherche à me dégager de ces filets » et qui se réalisera dans l’exil volontaire, dans le reniement de sa patrie, « L’Irlande est une vieille truie qui dévore sa portée », c’est à cette lente sortie de la chrysalide que nous assistons à la lecture de ce roman.

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 Alors que la locomotive lâchait de la vapeur en quittant la gare, il se rappela son émerveillement d’enfant et tous les évènements de son premier jour à Clongowes. Mais l’émerveillement avait disparu. Il vit défiler la campagne toujours plus sombre, les poteaux télégraphiques muets bondir par la fenêtre toutes les quatre secondes, et la faible lueur des petites gares — où veillaient quelques sentinelles silencieuses — aspirées par le train scintiller un instant dans l’obscurité tels des grains incandescents semés sur son passage par un messager. 

Les vastes terrains de jeux grouillaient de garçons. Tous braillaient et les préfets les exhortaient à grands cris. L’air du soir était pâle et froid et après chaque charge et chaque bruit sourd des rugbymen l’orbe de cuir graisseux volait tel un oiseau maladroit dans la lumière grise. Il se tenait le plus en retrait possible de sa ligne, hors de vue du préfet, hors d’atteinte des pieds brutaux, feignant de courir de temps à autre. Il sentait son corps petit et faible au milieu de la foule des joueurs et ses yeux étaient fragiles et larmoyants. Rody Kickham n’était pas comme ça : il serait capitaine de la troisième division, tous les garçons le disaient.

[...]

Il était pris dans le tourbillon d’une mêlée et, craignant les regards flamboyants et les coups de pied crottés, se pencha pour regarder entre les jambes. Les joueurs se démenaient et grognaient et leurs jambes frottaient et donnaient des coups de pied et tapaient du pied. Ensuite les chaussures jaunes de Jack Lawton dégagèrent le ballon et toutes les autres chaussures et toutes les autres jambes coururent après. Il courut un peu derrière elles avant de s’arrêter. Ça ne servait à rien de continuer de courir. On rentrerait bientôt à la maison pour les vacances. Après dîner, dans la salle d’étude il changerait le chiffre collé à l’intérieur de son pupitre : soixante-seize au lieu de soixante-dix-sept.

Chaque matin, il se sanctifiait de nouveau en présence d’une image sainte ou d’un saint mystère. Sa journée commençait par l’offrande héroïque de chacune de ses pensées ou actions à l’intention du souverain pontife, et par une messe matinale. L’air vif du matin stimulait sa piété résolue. Souvent, alors qu’il était agenouillé au milieu de quelques fidèles devant l’autel latéral, suivant avec son livre de prières interfolié le murmure du prêtre, il levait un instant les yeux sur l’homme en chasuble debout dans la pénombre entre deux cierges, symbolisant l’Ancien et le Nouveau Testament, et s’imaginait assister à une messe dans les catacombes.

A Portrait of the Artist as a Young Man.

Il avait erré dans un labyrinthe de rues étroites et sales. De ces ruelles fétides, il entendait les éclats de rire rauques, les disputes et la voix traînante de chanteurs ivres. Il poursuivit son chemin, pas découragé, se demandant s’il s’était égaré dans le quartier juif. Des femmes et des jeunes filles vêtues de longues robes de couleurs vives traversaient la rue d’une maison à l’autre. Nonchalantes et parfumées. Un tremblement le saisit et ses yeux se voilèrent. Les flammes jaunes du gaz s’élevaient vers le ciel devant ses yeux troubles, brûlant comme devant un autel. Devant les portes et dans les vestibules éclairés, des groupes étaient rassemblés comme s’ils célébraient un rite. Il était dans un autre monde : il s’était éveillé d’un sommeil séculaire.

Il se tint immobile au milieu de la chaussée, le cœur en émoi bousculant sa poitrine. Une jeune femme vêtue d’une longue robe rose posa la main sur son bras pour le retenir et le dévisager. Elle dit gaiement :

— Bonsoir, Willy chéri !

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Stephen resta avec Lynch jusqu’à ce que le score commençât à grimper. Il le tira alors par la manche pour s’en aller. Lynch obtempéra en disant :

— Allons-y mêmement, comme dit Cranly.

Stephen sourit à cette pointe d’humour.

Ils rentrèrent par le jardin puis traversèrent le hall où le concierge branlant épinglait un avis. Ils s’arrêtèrent au pied de l’escalier et Stephen sortit un paquet de cigarettes de sa poche et le tendit à son compagnon.

— Je sais que tu es pauvre, dit-il.

— Au diable ta jaune insolence, répondit Lynch.

Cette seconde preuve de la culture de Lynch fit de nouveau sourire Stephen.

— Ce fut un grand jour pour la culture européenne, dit-il, quand tu as résolu de jurer en jaune.

Ils allumèrent leurs cigarettes et se tournèrent sur la droite. Au bout d’un moment Stephen prit la parole :

— Aristote n’a pas défini la pitié et la terreur. Moi si. Je dis…

Lynch l’interrompit et dit sans détour :

— Stop ! Je n’écoute pas ! Je suis malade. J’ai pris une cuite jaune hier soir avec Horan et Goggins.

Ils tournèrent à gauche et continuèrent en silence. Après avoir marché ainsi un certain temps, Stephen dit :

— Cranly, je me suis méchamment disputé ce soir.

— Avec les tiens ? demanda Cranly.

— Avec ma mère.

— Au sujet de la religion ?

— Oui, répondit Stephen.

Au bout d’un instant Cranly demanda :

— Quel âge a ta mère ?

— Pas très vieille, dit Stephen. Elle souhaite que je fasse mes Pâques.

— Et toi ?

— Je ne veux pas, dit Stephen.

— Pourquoi ? dit Cranly.

— Je ne veux pas servir, répondit Stephen.

— J’ai déjà entendu ça, dit Cranly calmement.

— Je viens de le dire, dit Stephen avec fougue.

Cranly pressa le bras de Stephen en disant :

— Du calme, mon grand. Tu es foutrement susceptible, tu sais ?

Il rit nerveusement ce disant puis, dévisageant Stephen d’un regard ému et amical, ajouta :

— Sais-tu que tu es susceptible ?

— Certes, dit Stephen en riant lui aussi.

Il semblait que leurs esprits, divisés ces derniers temps, se fussent soudain rapprochés.