— Dégueu. Tu as des crottes de nez dans ta barbe.

— Elles ont toujours été là.

— Non. Tu as éternué dans ta barbe. Comme un animal.

— Je suis malade. Je ne peux pas m’en empêcher.

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— On se dispute tout le temps.

— Non, on se dispute bien plus que tout le temps.

— On se dispute trop.

— Je ne pense pas qu’on se dispute suffisamment.

— On devrait peut-être se disputer moins.

— D’accord.

— Je ne comprends pas. Pourquoi on se dispute tellement ?

— Parce que tu es toujours sur la défensive.

— Eh bien, tu n’es qu’une mule.

— À mule, mule et demie.

— Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui tienne autant à avoir raison tout le temps.

— N’importe quoi. Je ne compte plus les fois où j’ai admis avoir tort. Et je m’excuse comme personne. Tu es nulle pour t’excuser.

— C’est reparti.

— Hier je me suis excusé à douze reprises. Combien de fois tu t’es excusée ?

— Je ne sais pas. Je n’ai pas compté.

— Voilà. Je gagne par forfait. À présent tu me dois une excuse.

— Va te faire foutre.

— Tu vois, je t’ai dit que tu étais nulle pour t'excuser.

— Comment toutes ces bestioles sont-elles entrées dans la cabane ?

— La porte.

— Elles vont nous manger dans notre sommeil ?

— Elles vont peut-être nous grignoter par-ci, par-là.

— Ça ne te dérange pas ?

— Non.

— Eh bien moi, si.

— Je sais. Tu détestes les insectes.

— J’ai le sommeil léger.

— Extrêmement léger.

— J’ai encore entendu les huards cette nuit.

— J’aime bien les huards. Comment allaient les huards ?

— Je crois qu’ils avaient une dispute de huards.

— Ah bon ?

— Je crois bien. Ils faisaient un vrai raffut.

— J’ai sommeil.

— Je me méfie de ces insectes.

— Je suis tellement fatiguée. Allons-nous coucher. D’accord ?

— Je devrais peut-être tous les tuer.

— Excellente idée. Bonne nuit, bébé.

— J’ai vraiment envie de buter ces putains de bestioles. Ça risque d’être long. Mais ça en vaudrait la peine.

Justin Grimbol vit dans le Vermont, une région humide et traversée de ruisseaux du nord-est des États-Unis. Il est l’auteur notamment de Drinking Until Morning (Boire jusqu’au matin), de Minivan Poems (un recueil à la gloire de son minivan, dans lequel il voyage avec sa femme Heather)  de Come Home We Love You Still (Reviens, on t'aime toujours !), de Mud Season et d’un cabas plein d’autres livres tout en sueur. Cet écrivain discret, qui publie discrètement dans des maisons d’éditions américaines discrètes, est entré dans la fiction par la voie de l’horreur punk (ou “Bizarro” comme l’on dit outre-Atlantique) avant de passer très vite à autre chose, c’est à dire à lui-même. Ses histoires aussi réalistes que poétiques sont avant tout mélancoliques et existentielles, mais enrobées d’un humour absurde et tendre : personnages en porte-à-faux avec le monde et l’Amérique triomphante qui les entourent, qui s’accommodent du quotidien le plus immédiat pour survivre ; plans foireux et fêtes minables, mais aussi amitiés profondes qui se déroulent sous nos yeux comme un film tourné au ralenti. Justin Grimbol est aussi poète, comme Brautigan, de choses minuscules et presque inaperçues. Là aussi, le dérisoire n’est pas loin, mais un dérisoire sublimé par l’humour et l’amour.

— J’ai des idées de boulot.

— Des idées pour nous rendre riches ?

— Je vais faire promeneur de chiens et acheter des tickets à gratter et alors je ferai gratter les tickets à gratter par les chiens à ma place. Ainsi je vais pouvoir gratter un nombre incroyable de tickets à gratter.

— Quel esprit d’entreprise.

— Je sais. Je suis un battant.

— Cela dit tu pourrais peut-être reprendre tes études. Obtenir un diplôme. Les gens adorent les diplômes.

— Ça existe un diplôme de promeneur de chiens ou de gratteur de tickets ?

— J’en doute.

— Alors ce n’est pas pour moi.