À paraître fin août 2021, sous le titre Apprendre à se noyer,  au Cherche Midi, dans la collection Vice Caché, codirigée par Arnaud Hofmarcher, Marie Misandeau et Claro.

L’homme se retourna et vit son fils – peau brunie et cheveux éclaircis après un été passé à jouer au soleil, corps affiné et grandi, ses dernières rondeurs enfantines consumées, l’angularité naissante d’un visage d’homme se dessinant chez le garçonnet d’à peine sept ans – et il sentit quelque chose lui vriller le cœur, une envie irrépressible de prendre le garçon dans ses bras, de le soulever de terre et d’apaiser ses craintes. Mais l’homme avait appris à pêcher à sept ans, et le garçon ferait de même, et le temps de le dorloter était révolu.

Le garçon était attentif, scrutant de gauche à droite, s’éloignant toujours plus de la rive. Quand il eut de l’eau jusqu’aux genoux l’homme sentit s’estomper la chaleur des hauts-fonds. Le lit du fleuve se faisait plus moelleux. Des volutes de limon, de sable et de feuilles mortes brunes s’élevaient autour de chacun de ses pieds. Même aussi tard dans la saison un courant froid courait sous la surface.

 

Le garçon observait le fleuve. L’homme observait le garçon – devant lui, avançant avec une lenteur presque irréelle, tout entier à la chasse. À présent l’homme avait de l’eau jusqu’aux hanches, le garçon jusqu’à la poitrine, et tous deux avaient la chair de poule. Chaque pas devait être mesuré. Pour progresser il fallait peser de tout son poids contre le courant.

 

La main gauche du garçon se leva. Il avait repéré quelque chose.

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L’homme n’avait rien à répondre. Il savait que la jungle se nourrissait d’elle-même. Il savait que son peuple était de la jungle, et mangeait comme il était mangé. Tous ceux de sa tribu le savaient – raison pour laquelle les nuits sans lune ils se réveillaient au moindre bruit venant de l’extérieur.

 

Et pourtant quand il pensait au garçon, à ses grands yeux, à la douceur de sa voix et à la façon dont ses petits pieds lui donnaient des coups quand l’enfant dormait entre ses parents, il ne voyait pas la jungle.

 

Le garçon était plus que cela. Le garçon était un cœur neuf, qui battait vite, qui tournait à merveille. Le garçon était un esprit frais et des mains délicates. L’homme adorait le garçon, ce n’était pas un poison. Le temps avant l’enfant paraissait opaque. Le temps avec l’enfant, même avec ses difficultés, ses inquiétudes et ses nuits sans sommeil, revêtait l’éclat du jour.

 

Les larmes montèrent aux yeux de l’homme. Il se félicitait que la colère ait de nouveau laissé place à la tristesse – c’était ce qu’il aurait du garçon jusqu’au moment où ils seraient de nouveau réunis.