Entre les lignes

Quatre textes extraits de The Common Reader, recueil dans lequel Virginia Woolf exerce, entre autres, son talent de critique littéraire en ce mettant à la place du "lecteur ordinaire." J'ai choisi dans un premier temps de traduire quatre textes relatifs à cinq autrices et auteurs qui me tiennent particulièrement à cœur.

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Jane Austen

S’il n’en avait tenu qu’à Miss Cassandra Austen il est probable que nous ne connaîtrions de Jane Austen que ses romans. Elle n’a écrit librement qu’à sa sœur aînée ; à elle seule elle a confié ses espoirs et, si la rumeur dit vrai, la grande déception de sa vie. Mais quand Miss Cassandra Austen prit de l’âge, et que la gloire grandissante de sa sœur l’amena à penser qu’il viendrait peut-être un jour où des inconnus furèteraient et où des intellectuels s’interrogeraient, elle brûla, quoi qu’il lui en coutât, toutes les lettres susceptibles de satisfaire leur curiosité, n’épargnant que celles qu’elle estima trop banales pour être d’un quelconque intérêt.

Joseph Conrad

Soudain, sans nous laisser le temps de réfléchir ni de tourner nos phrases, notre invité nous avait quittés ; et sa dérobade sans adieu ni cérémonie est en accord avec son arrivée mystérieuse, il y a des années de cela, pour élire domicile en ce pays. Car toujours une aura de mystère l’entoura. C’était dû tout à la fois à ses origines polonaises, à sa physionomie singulière et à son choix de vivre retiré à la campagne, hors d’atteinte des bavardages, hors de portée des mondanités, si bien que pour avoir de ses nouvelles nous devions nous en remettre aux seuls visiteurs coutumiers des retrouvailles impromptues qui disaient de leur hôte mystérieux qu’il avait les plus raffinées des manières, l’œil le plus vif du monde, et qu’il parlait anglais avec un fort accent étranger.

Thomas Hardy

Quand nous déclarons que la mort de Thomas Hardy laisse la fiction anglaise sans chef de file, nous voulons dire qu’il n’existe aucun autre écrivain dont la suprématie ne soit communément reconnue, aucun auquel il soit plus légitime et naturel de rendre hommage. Personne bien sûr n’y prétendait moins que lui. La rhétorique qui fait florès en pareille circonstance aurait terriblement embarrassé ce vieux monsieur simple et détaché du monde. Il n’en est cependant pas moins vrai de dire que de son vivant aucun autre romancier ne faisait de l’art de la fiction un métier honorable ; que du vivant de Thomas Hardy rien ne pouvait excuser que l’on pensât du mal de l’art qui était le sien. Ni que cela ne résultât uniquement de son génie particulier.

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Charlotte et Emily Brontë

Un siècle s’est écoulé depuis la naissance de Charlotte Brontë qui, désormais l’objet de tant de légendes, de dévotion et de littérature, n’aura vécu que trente-neuf ans. Il est étrange de songer combien le mythe qui l’entoure aurait été tout autre si sa vie n’avait été interrompue plus tôt que la moyenne. Elle aurait pu devenir, comme certains de ses contemporains célèbres, un personnage familier à Londres et ailleurs, le sujet d’innombrables portraits et anecdotes, l’autrice de nombreux romans, peut-être de mémoires, vivant loin de nous dans le souvenir de nos aînés, dans toute la gloire d’une renommée éclatante. Elle aurait pu devenir riche, elle aurait pu vivre dans l’aisance. Mais tel n’est pas le cas. Quand nous pensons à elle il nous faut imaginer une femme à l’écart de notre monde moderne ; il nous faut nous rappeler le milieu du siècle dernier, un presbytère retiré sur les landes sauvages du Yorkshire. Dans ce presbytère, et sur ces landes, malheureuse et solitaire, dans sa pauvreté et son exaltation, elle demeure à jamais.

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Les Hauts de Hurlevent est un livre bien plus difficile à appréhender que Jane Eyre, car Emily était plus grande poétesse que Charlotte. Quand Charlotte écrivait, elle clamait avec verve, avec éclat et avec passion « J’aime », « Je hais », « Je souffre ». Son expérience, bien que plus intense, est du même ordre que la nôtre. Mais il n’y a pas de « Je » dans Les Hauts de Hurlevent. Il n’y a pas de gouvernante. Il n’y a pas d’employeurs. Il y a de l’amour, mais ce n’est pas l’amour des hommes et des femmes. Emily était mue par une conception plus générale. L’élan qui la poussait à créer ne se nourrissait ni de ses souffrances ni de ses blessures. Elle contemplait un monde en proie à une formidable confusion et sentait qu’il était en son pouvoir de lui redonner une cohésion dans un livre.