Justin Grimbol est, avec Jerry Wilson, un des secrets les mieux gardés de l’Amérique. C’est un écrivain discret, qui publie discrètement dans des maisons d’éditions américaines discrètes. C’est pourtant l’une des figures les plus intéressantes de la scène littéraire de ces dix dernières années. Entré dans la fiction par la voie de l’horreur punk, ou “Bizarro” comme ce genre s’appelle outre-Atlantique, il est trés vite passé à autre chose, c’est à dire, à lui-même.

S’il n’est pas directement autobiographique, ni même autofictionnel, son personnage principal et héros de ses quelques romans s’appelle Grimboli. Il aime aussi renifler les culs et pleurer, comme son alter-ego. Il est aussi orphelin de sa mère, et pense beaucoup à l’au-delà. Mais, comme chez Richard Brautigan ou John Fante, illustres ombres en toile de fond, ces récits sont autonomes, libres et détachés de toute logique chronologique. Ce sont des moments, des scènes, des films arrêtés sur image qui, ensemble, constituent (peut-être) l’ébauche d’une histoire.

La fiction de Grimbol est avant tout mélancolique et existentielle, mais enrobée d’un humour absurde et tendre. Personnages en porte-à-faux avec le monde et l’Amérique triomphante qui les entourent, qui s’accommodent du quotidien le plus immédiat pour survivre. Plans foireux, fêtes minables, mais aussi amitiés profondes qui se déroulent sous les yeux du lecteur ou de la lectrice comme un film tourné au ralenti.

Ce sont des histoires aussi réalistes que poétiques, qui étonneront le public français, plus habitué au machisme Hemingwayen qu’à une sensibilité presque Fellinienne dans le grotesque - qui n’est jamais loin.

Justin Grimbol est aussi poète, comme Brautigan, de choses minuscules et presque inaperçues. Son dernier recueil, paru cette année, est à la gloire de son minivan, dans lequel il voyage avec sa femme Heather. Là aussi, le dérisoire n’est pas loin, mais un dérisoire sublimé par l’humour et l’amour.

Comme je l’ai déjà dit plus haut, vous allez découvrir un secret, un trésor qui brille dans le noir - et ce n’est pas du toc, croyez-moi. C’est du 200 carats. Au moins.

Sébastien Doubinsky

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Cette nuit-là, après avoir écouté Super Poète, j’ai rêvé du ferry que je devais prendre pour aller de Sag Harbor à Shelter Island. Il y avait un grand barbecue à bord et ma mère était là. Elle mangeait un épi de maïs. Et voilà. Il n’y avait rien d’autre dans mon rêve, juste le ferry, ma mère, et un épi de maïs. Quand je me suis réveillé j’avais une gueule de bois carabinée et j’ai tiré la couverture sur ma tête pour me protéger du soleil.

Un des chiens s’est mis à gratter à la porte. Je l’ai entendu ouvrir la porte. Je lui ai dit de ficher le camp mais il n’a pas écouté. Il est resté là à gémir. Je me suis retourné pour affronter la bête.

Elle était grande et avait de courts cheveux châtains bouclés et était plate comme une limande. Elle me donnait le sentiment d’avoir trois cœurs. L’un dans la poitrine, l’un dans la queue, et l’un enfoui dans ses yeux, rassis et délaissé.

Je la regardais s’habiller. Il était tôt. Le soleil entrait par les fenêtres et incendiait la cambrure de son dos tandis qu’elle passait son jean.

— Arrête de me regarder comme ça, a-t-elle dit. Je ne veux pas coucher avec toi. J’ai faim, je suis de mauvaise humeur et ton petit oiseau est bien la dernière chose que j’ai envie de toucher, alors lâche-moi les baskets.

Zoe avait seize ans quand on s’est rencontrés. À l’époque tout marchait comme sur des roulettes entre nous. Même si ma mère venait de mourir et que j’avais des crises d’angoisse aussi souvent que la plupart des adolescents ont des érections, les choses n’allaient jamais trop mal car je sortais avec cette jeune nana, Zoe Booblanaski, et qu’elle semblait incapable de n’être pas gentille avec moi. Quand on faisait l’amour elle jouissait à l’envi. Elle simulait très probablement, mais je n’y voyais goutte, aussi la vie me paraissait-elle belle.

J’ai marché jusqu’au pont qui surplombe une partie peu profonde de la rivière. Quand j’étais enfant je venais ici et marchais de long en large, en imaginant que des robots se battaient sur un terrain vague désolé. Les robots étaient aussi rouillés que le pont, mais ils étaient féroces. Je me plaisais à les imaginer luttant l’un contre l’autre tandis qu’ils tombaient du ciel et dans la rivière. Même si on m’avait dit que la profondeur de la rivière n’était que de quatre mètres cinquante, je me figurais qu’elle était d’une profondeur abyssale. De délicates créatures aquatiques se rassemblaient autour d’eux et les observaient se battre dans l’obscurité de l’abîme.

J’ai regardé la rivière. Comme dans mon enfance, elle semblait aussi profonde que l’océan. Si à ce moment précis quelqu’un m’avait demandé sa profondeur, j’aurais dû mentir et dire qu’elle était d’au moins quelques centaines de mètres, peut-être plus.