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Stonewall - Recueil Collectif : un projet littéraire au profit de l’association Urgence Homophobie.

Quentin Westrich, l'initiateur du projet, a eu l’idée d’un recueil de textes collectif en faveur de l’association Urgence Homophobie. Son but ? Réunir un maximum d’auteurs et d’artistes de tous horizons pour offrir au public un livre de qualité tout en soutenant une cause qui lui est chère.

Il a ensuite été rejoint par Laurence Cambin, à la tête du comité de lecture des textes. Tous deux travaillent désormais à titre bénévole aux côtés d’Urgence Homophobie pour le lancement de ce nouveau projet artistique par l’association.

Toutes les informations sur : https://jtrtablink.wixsite.com/stonewallrecueil

Dans le cadre de ce projet, voici les poèmes qu'avec l'accord de leurs auteurs j'ai proposés et traduits à titre bénévole, ainsi que la traduction du texte écrit spécialement par l'immense Martha Shelley et un extrait du témoignage de Norman Casiano, survivant de l'attentat d'Orlando du 12 juin 2016.

Photo : Matt Bialer

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L'écharde sous la peau

La façon dont nous faisons l’amour, dont nous nous imprégnions et fusionnions dans l’obscurité

Je ne retrouverai jamais cela

Tourner la page n’est qu’un moyen de m’en sortir

Sans toi

Je n’ai jamais connu de corps-à-corps

Semblables aux nôtres

Sur un matelas à même le sol

Dans mon premier appartement

Le soleil tapant au-dehors

Puis la nuit, après le travail

Tu débarquais chez moi avec du vin

Et nous nous réfugions sur le matelas

Je n’ai jamais goûté à la confiance

Jusqu’à ton vin

Je n’ai jamais dansé jusqu’à ce que tu me guides

Je ne suis pas grand mais tu m’as donné l’impression d’être un géant

Comme je me mouvais en toi

À présent il y a un manque

Un trou qui se creuse du fait de ton absence

Qui s’était trop habitué au luxe

Qui bée désormais comme jamais

Car tu as trouvé un nouveau matelas

Une nouvelle nuit pour t’abandonner

 

Un nouveau vide à remplir pour un temps

Jusqu’à ce que dans ton dos un ressort ne t’importune

Alors tu reprendras ta quête

Chris Kelso

2 poèmes extraits du recueil Minivan Poems, de Justin Grimbol

 

 

 

Mon Minivan a un cœur

Et ce cœur

Fleure les aisselles imprégnées de sueur

Et ces

Femmes hippies qui

maîtrisaient l'art de rire

Et de lever les yeux ciel

 

*

 

Mon Minivan

Entend de sexy saxophones

Dans les vieux ponts

Les fermes en ruines

Les fesses des lucioles

Les chemins de terre

Et les devantures fermées

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Les émeutes qui changèrent ma vie

                                                                                                                              Martha Shelley

 

 

Voilà ce qu’étaient nos vies avant Stonewall :

Ma mère proposa d’affecter l’argent qu’elle avait économisé pour mon mariage à une psychothérapie pour me soigner. Elle proposa également de me payer une rhinoplastie, convaincue que j’aurais l’air moins juif et que les garçons me trouveraient plus séduisante, pour que je sois heureuse de devenir hétéro. La mère de Judy L refusa de continuer à payer ses études à moins qu’elle ne se refasse faire le nez. Judy accepta de se faire opérer. Elle n’en devint pas plus hétéro pour autant.

Parce qu’ils étaient gays, des amis furent internés en hôpital psychiatrique et y furent traités par électrochocs. Ils n’en devinrent pas plus hétéros eux non plus. Si une lesbienne avait des enfants, on pouvait les lui enlever. Les adolescents gays étaient mis à la porte de chez eux, sans autre moyen de subsistance que la prostitution.

Une thérapeute « progressiste » m’a dit qu’il me fallait devenir bisexuelle, parce que je me privais de sortir avec la moitié de l’humanité. Elle était hétéro, bien entendu. Elle n’a pas essayé de devenir bisexuelle pour sortir avec l’autre moitié de l’humanité, pas plus qu’elle n’a demandé à ses patients hétéros de le devenir.

Aux États-Unis, il était illégal d’avoir des rapports homosexuels. Pour se retrouver les gens comme nous n’avaient d’autres lieux que des bars tenus par la mafia, où le prix des boissons coupées à l’eau était prohibitif et où à tout moment la police pouvait faire une descente. Les flics étaient libres de prévenir nos patrons, nos propriétaires ou nous parents, et de nous faire renvoyer ou expulser de chez nous. Nous étions à la merci des psychiatres sadiques et moralisateurs, des législateurs, des représentants de la loi, du clergé, de nos propres familles.

En 1967 j’ai rejoint les Daughters of Bilitis (DOB)[1], l’unique organisation lesbienne existant aux États-Unis. J’avais 23 ans, j’étais bonne oratrice et je n’avais pas peur de perdre mon boulot d’employée de bureau, on m’a donc nommée conférencière. Je suis intervenue auprès d’enfants dans le cadre d’un cours de psychologie anormale, puis à la radio et ensuite à la télévision.

Et puis, le 28 juin 1969, ont éclaté les émeutes de Stonewall.

Je suis passée devant le Stonewall Inn ce soir-là et j’ai présumé qu’il s’agissait d’une manifestation contre la guerre, une de plus. J’ignorais que les émeutiers étaient gays jusqu’à ce que j’ouvre le journal le lendemain matin. J’ai aussitôt téléphoné à la responsable des Daughters of Bilitis. « Il faut organiser une marche de protestation », lui ai-je dit. Elle m’a demandé d’appeler le responsable de l’association gay Mattachine Society[2], et de le lui proposer. « S’ils sont d’accord, nous la parrainerons conjointement. »

Ce jeudi-là, la Mattachine organisait une grosse réunion à la marie pour discuter des événements. J’ai proposé une marche et ils ont voté pour. Après la réunion, nous avons mis sur pied un comité organisateur. Le 27 juillet, un mois jour pour jour après les émeutes, 400 gays et lesbiennes ont défilé dans Greenwich Village puis se sont rassemblés à Christopher Park, juste en face du Stonewall.

Cette petite marche fut l’ancêtre de ce qui est devenu la Pride. À l’époque, toutefois, c’était la première fois que la plupart des participants osaient s’afficher comme gays en public, en plein jour. Et notre minuscule comité organisateur s’était déjà baptisé Gay Libération Front (GLF).

Le GLF a réussi a changé l’Amérique là où ses prédécesseurs avaient échoué. Pourquoi ? Parce que DOB et Mattachine étaient des organisations à enjeu unique. Elles s’étaient efforcées de nous faire accepter en plaidant que nous étions comme tout le monde, que nous voulions des boulots ordinaires, des maisons en banlieue avec une palissade blanche et un barbecue dans le jardin. Et leurs membres, qui étaient de gauche, étaient censés ne pas parler politique – parce que nous ne voulions pas que les hétéros pensent que nous étions une bande de communistes. Parallèlement, les gays et lesbiennes membres des organisations de gauche ou féministes étaient censés taire leur orientation sexuelle – parce qu’ils ne voulaient pas qu’on pense que les socialistes n’étaient qu’une bande de pédés, ou que les féministes n’étaient que des gouines qui détestaient les hommes.

Mais nous, les membres du GLF, nous n’avions aucun intérêt à être acceptés par la culture dominante. Nous haïssions la guerre qui s’est terminée par la mort d’environ 2,5 millions d’Indochinois – des gens qui n’avaient jamais fait le moindre mal à notre pays – et de quelques 200 000 soldats américains morts ou blessés. Nous haïssions le racisme qui prévalait ici chez nous. Nous haïssions le système patriarcal. Au lieu de demander qu’on nous accepte, nous nous sommes insurgés contre la cruauté sans nom de notre société et avons exigé – ce que l’on exige encore et toujours – la JUSTICE POUR TOUS.

Nous étions une petite bande de jeunes débraillées. Nous n’avions pas d’argent, pas de postes influents, pas de carrière à sacrifier – et ça nous a donné du courage. Chacun d’entre nous avait certaines compétences que nous avons su mettre à profit. Nous avons défilé contre la guerre, sous nos banderoles GLF. Nous nous sommes alliés aux Black Panthers, aux Young Lords, un mouvement portoricain, aux féministes et aux socialistes. Nous nous sommes imposés à l’Association américaine de psychiatrie et avons formulé des exigences. Et parce que nous avions noué ces alliances, formulé ces exigences, nous avons contribué à la transformation en profondeur de la culture américaine, y compris à l’obtention de droits pour lesquels nous n’avions pas milité, comme le mariage gay.

Récemment, quelqu’un m’a remerciée pour mes « sacrifices ». J’ai expliqué que je n’avais fait aucun sacrifice – au contraire, je me suis éclatée. Les émeutes de Stonewall, et tout le travail que nous avons accompli ensuite, m’ont libérée. C’était une période joyeuse, exaltante. Je n’ai jamais fait carrière et je ne serai jamais riche, mais pour rien au monde je n’échangerai ma vie contre un boulot super bien payé dans une entreprise où règne l’hétérosexisme.

Aujourd’hui, cher lecteur, chère lectrice, les droits des homosexuels sont de nouveau menacés, de même que ceux des femmes en matière de procréation. Le gouvernement verse de l’huile sur le feu du racisme et de la haine religieuse. Les États-Unis continuent d’envahir des pays qui ne nous ont rien fait, tuant des millions de civils. Nous assistons à l’augmentation immodérée des inégalités économiques, et le réchauffement climatique détruit la planète. La lutte pour la justice est loin d’être terminée, et je n’ai pas dit mon dernier mot. Chacun d’entre nous a un rôle à jouer. Quel sera le vôtre ?

 

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[1] Daughters of Bilitis (Les Filles de Bilitis), association lesbienne créée en 1955 à San Francisco.

[2] Créée en 1950, La Mattachine Society est (avec les Daughters of Bilitis) à l’origine du mouvement de libération des droits des homosexuels aux États-Unis.

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[...]

1 h 55 environ : J’entends résonner deux « pan » et, même si la musique est forte, je sais que ce n’est pas normal. Mary et moi on se regarde et je lui dis que c’est sans aucun doute des coups de feu. C’est alors qu’on entend ce que le FBI a identifié comme étant un Sig Sauer MCX. À cet instant je comprends qu’il se passe quelque chose de grave. J’attrape aussitôt Mary et je la fais se cacher sous le bar. Des gens arrivent en courant de la grande salle, ils crient et des coups de feu résonnent mêlés à la musique. Je suis incapable de réfléchir, je suis incapable de comprendre ce qui est en train d’arriver. On s’efforce de s’échapper de notre cachette en rampant sans se faire piétiner, mais il y a trop de monde. Je dois réfléchir et je dois réfléchir vite car les tirs se rapprochent. Je prends mon élan sans lâcher la main de Mary et on réussit à se frayer un passage jusqu’aux toilettes des hommes sans se relever. Des cris résonnent tandis que les coups de feu se rapprochent. On parvient à forcer le passage jusqu’à la cabine pour handicapés où se sont réfugiés plein de gens terrifiés. Tout autour de moi les visages apeurés et paniqués ne font qu’annoncer le chaos à venir. Mary s’élance dans la cabine et atterrit sur les gens qui y sont entassés, se retrouvant à découvert. Je regarde fixement la porte de la cabine en pensant que ma dernière heure a sonné. Les coups de feu se sont encore rapprochés et je n’entends plus que les hurlements de gens que j’aime, d’amis proches qui se font tirer dessus par un inconnu armé. Je me mets à prier, attendant que le tueur se fraie un passage jusqu’à notre cachette. Deux coups de feu éclatent et quelqu’un entre en courant puis s’effondre à bout de souffle sur le sol des toilettes, suppliant qu’on l’aide. J’attrape sa main et j’essaie de le tirer dans ce que je pense être un abri sûr. Il me regarde dans les yeux et m’implore : « Pitié, je ne veux pas mourir. » Je le regarde dans les yeux et je lui promets que tout va bien se passer – des paroles qui me hanteront le restant de mes jours… À cet instant le tueur fait irruption dans les toilettes, lui tire dans le dos et, secoué d’un rire démoniaque, s’assure qu’il est bien mort. Pas un mot, rien qu’un rire. Malgré tous mes efforts je n’ai pas pu cacher le garçon et il est mort en me tenant la main. Une culpabilité qui ne me quitte jamais. Je sens une vive douleur dans le pied droit et je constate aussitôt que la balle qui a tué ce pauvre garçon a traversé ma chaussure et mon pied. [...]

Norman Casiano