La réalité n’est jamais telle qu’on le croit…

Une petite ville loin du monde, un lac insondable, une île qui apparaît et disparaît dans la brume, et un lézard au venin porteur de promesses que l’on enlève ou qui s’enfuit, ou les deux.

Dans l’Est des États-Unis, Thettie Harpur revient avec sa famille à Little Ridge après un exil de dix ans, après avoir dû abandonner la terre de ses ancêtres, pour retrouver enfin son cousin Frankie et apaiser son âme. Le retour des réprouvés réveille aussitôt la mémoire d’une ville qui ne veut pas d’eux, sur fond de rivalité clanique, de trafic de drogue et de recherches scientifiques parfois peu scrupuleuses.

J.S. Breukelaar nous livre ici un thriller palpitant, mais aussi un conte surnaturel et profondément humain que traverse une question lancinante : peut-on revenir en arrière ? La réalité et les souvenirs s’entremêlent, le temps nous échappe tout en nous aidant à comprendre ce que nous sommes, peut-être. L’amour tient une place essentielle dans cette fable teintée de mélancolie où la vie se retrouve confrontée à l’horreur, à la malveillance et au Mal incarné. L’âme humaine est tourmentée, certes, mais qui – ou quoi – attise ses passions et ses égarements ?

Et s’il y existait un monstre ?

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La question était de savoir si l’on pouvait hiérarchiser le mal.

Parce que l’innocence n’était qu’une illusion, une façon de se trouver ou de se perdre dans la trame, question de point de vue. Et le Mal le savait. C’était sa raison d’être. Il se voyait et connaissait son nom, et savait qu’il était forme et fonction. C’était tout et rien de plus, un solipsisme collectif, plus rien en quoi croire. Elle commençait tout en bas avant de se nourrir de la consommation exponentielle d’elle-même, la série interminable du Mal, aussi loin que l’imagination puisse porter, et que la langue du monde puisse parler

Avant

 

L’île du Nez est une mucosité glaciaire expulsée par le lac Funes, à huit kilomètres au nord de la ville. La plupart des gens que l’on interroge jurent qu’elle a toujours été là – d’abord cimetière iroquois, puis fosse commune, léproserie, orphelinat ou décharge de produits toxiques à la grande époque de la construction du canal Érié –, mais personne ne sait précisément quand et comment elle est devenue la propriété de la famille Zabriskie. Une partie de poker qui aurait mal tourné selon certains ; pour d’autres un service rendu ou un intérêt versé pour honorer une dette phénoménale – on évoque même une malédiction. Au fil du temps, affaissement du sol et baisse du niveau de l’eau l’ont entourée presque tout entière de courants toujours traîtres ; le microclimat du lac, entre autres anomalies environnementales propres à la région, fait que l’île est la plupart du temps invisible et à peu près inaccessible. Bien entendu, puisqu’il s’agit d’une propriété privée, personne n’y a mis les pieds depuis des décennies.

Ou, dans le cas contraire, nul ne s’en souvient.

Elle comprend le truc des prisons à présent. À rôder autour de l’atelier, à piétiner les tombes des animaux et à essayer de s’arranger le visage dans le reflet d’une flaque d’eau – à lécher le sang de ses plaies. Tellement seule, tellement dans l’obscurité des bois. Elle jette un œil au fils de Lee dans la petite cabane, quasiment camouflé sous un doux tapis de feuilles mortes.

                Le cœur est une bouche. Elle veut montrer à Lee qu’elle comprend à présent, tout déposer à ses pieds. Mais aussi lui dire autre chose. En décrivant des cercles autour de lui sans jamais s’approcher, parce que la cage est verrouillée et qu’elle ne trouve pas la clé.

— Ce n’est pas parce qu’une telle attaque semble peu probable qu’elle n’est pas impossible. Sens ou pas, c’est toi l’expert. Les marques sur son flanc gauche, les lacérations, etc. On sait tous les deux que si on le provoque, le Gila attaquera, surtout un animal de laboratoire modifié génétiquement. Vernon est plus gros qu’un Gila à l’état sauvage, plus fort, et aussi plus intelligent. Si elle était assez défoncée, ou assez effrayée, elle a pu avoir une réaction violente. Ce qui l’a poussé à attaquer pour se défendre. Suffit de voir ces deux-là. (Ils regardent la vidéo sur laquelle Vernon et Meatloaf se livrent un combat à mort.) Ou alors quelqu’un d’autre, je ne sais pas. On l’aurait lâché sur elle. Une sorte de torture ou de rituel, Dieu nous en garde. Il n’aurait pas pu faire autrement. Plus fort que lui.